Autour d'Ecuras. Journal d'Histoire locale, monuments, folklore.
Par Mme Fils Dumas-Delage.
ISSN : 1153-0014. Tous droits réservés

No 7, Juin 1991

 

- Une petite meunière désespérée -

 

Nous ne pouvons clore notre approche des enfants naturels, de la fin du 18ème s. au milieu du l9ème s. sans mentionner le drame que représentait pour une jeune fille le fait de se trouver enceinte et abandonnée, surtout dans un milieu aux prétentions bourgeoises de respectabilité. Pour ce faire, nous évoquerons le cas de Marguerite Laboissière qui, en 1852, acculée par la honte et le désespoir, se jeta dans le Bandiat à Marthon.

 

Elle avait vingt et un ans, était fille des riches meuniers de Plou et elle choisit la mort, seule, discrète, écrasée par le sentiment d'un déshonneur dont ses parents l'avaient accablée la veille. Quel triste chemin parcouru entre ce suicide et la conclusion heureuse à la naissance de la petite Marie Gautier, que son jeune père, meunier lui aussi, s'était hâté de venir reconnaître à Ecuras ! Ces quarante ans qui séparent ces deux faits sont lourds d'une évolution des mentalités de plus en plus étroites dans leur hypocrisie concernant la fille-mère. Une morale appuyée sur le puritanisme religieux le plus impitoyable fait d'elle une "pécheresse"; elle est considérée comme seule responsable d'une "faute" qui entachera toute sa vie ainsi que celle de son petit bâtard. Rejetée par sa famille, par le groupe social, gravement flétrie par une morale religieuse qui semble avoir tout oublié du comportement du Christ face à la femme adultère et à MarieMadeleine, la fille-mère est devenue l' objet du mépris et de l'opprobre collectifs. Il est remarquable de noter que le père de l'enfant naturel est comme absout par un silence qui lui permet d'échapper à toute responsabilité.

Le procès-verbal de la Justice de Paix de Marthon relate ainsi les faits : le dimanche matin du 11 août 1852 est retiré, à 150 mètres en aval du moulin de Plou sur le Bandiat, le cadavre de Marguerite Laboissière.

La malheureuse, enceinte de six mois, était parvenue à cacher son état jusqu'à la veille au soir, où, ne pouvant certainement dissimuler plus longtemps, assurée d'être abandonnée par le père de son enfant, elle avait tout avoué à ses parents.

Elle avait "déclaré à sa famille, avec les signes du désespoir, que n'ayant pu résister aux séductions et aux promesses d'un jeune homme, elle avait eu le malheur de se livrer à lui, qu'elle était déshonorée et enceinte de six mois environ. Elle se coucha cependant sans éveiller chez ses parents aucun soupçon. Ce matin, après le lever, la mère entra dans la chambre de sa fille. La chambre et le lit étaient déserts. Inquiète, en pensant aux aveux de la veille, cette pauvre mère fait faire dans les environs plusieurs recherches inutiles. On se dirige du côté de la rivière et quelques personnes présentes retirent de l'eau, morte, Marguerite Laboissière".

Le texte de ce procès-verbal se suffit à lui-même et il serait bien maladroit d'en faire une plus longue paraphrase. Nous attirerons seulement l'attention de nos lecteurs sur la violence impitoyable de la scène qui avait dû se dérouler chez les Laboissière la veille au soir, entre Marguerite et ses parents, et sur les comportements radicalement différents du père et de la mère au matin du drame : la "pauvre mère" s'affole, ordonne des recherches, tandis que le père outragé ne se manifeste à aucun moment.

 

La pauvre petite Marguerite s'était vêtue avec soin avant d'aller se noyer. L'étude de son costume avait fait l'objet d'un article paru dans notre journal "Du Côté d'Ecuras", N°2, mars 1990, et nos plus fidèles lecteurs s'en souviennent peut-être.

Elle portait une chemise de toile de brin, un mouchoir de couleur à carreaux, une brassière d'étoffe violette, une paire de manches d'étoffe à petits carreaux, une jupe d'étoffe de coton bleu, un tablier d'étoffe de pays et des bas de laine bleus. Le courant de 1' eau lui avait ôté son bonnet de dessous et sa coiffe qui flottaient un peu plus loin. Ses sabots ne furent pas retrouvés.

Dans la précision du détail, la simplicité de l'art du récit, la puissance de suggestion de tant de sentiments, ce procès-verbal nous apparaît d'une qualité que nous oserons qualifier de littéraire, sans parler de sa véritable force dramatique.

 

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