Autour d'Ecuras. Journal d'Histoire locale, monuments, folklore.
Par Mme Fils Dumas-Delage. ISSN : 1153-0014. Tous droits réservés

No 7, Juin 1991

 

- LES SAINCTIERS OU FONDEURS DE CLOCHES

LES BARRAUD DE SERS -

 

Les sainctiers ou fondeurs de cloches comptaient certainement parmi les artisans les plus prestigieux de l'ancienne France, et ce beau métier ambulant fut celui d'une dynastie renommée, celle des Barraud de la paroisse de Sers.
Nos anciens sainctiers savaient créer de véritables "chefs-d'œuvre d'art et de patience face à tout un peuple anxieux et émerveillé" (Madame Cadet. Après avoir parlé des cloches, de leur historique, de la technique de leur fabrication, nous reviendrons aux Barraud, que nous pouvons suivre de 1630 à 1790 environ, ces grands fondeurs qui savaient revenir dans leurs villages de Cherbontière et des Coussadauds, entre nombre de déplacements professionnels qui les conduisaient non seulement dans tout l'Angoumois, mais aussi en Saintonge, en Périgord, en Limousin, en Poitou, en Vendée, dans tout le Bordelais, et peut être encore plus loin.

Nous ne savons pas exactement quand apparurent les cloches de grandes dimensions, et certains historiens archéologues avancent le 5ème siècle. L'Antiquité avait connu l'usage courant des clochettes, usage profane aussi bien que religieux. Les cloches des premiers sanctuaires chrétiens furent de terre cuite, puis faites de plaques de métal assemblées par des rivets; ce n'est que vers le 7ème s. que la technique de la fabrication des cloches par fusion du métal se développa.

 

Cet art de la fonte des cloches, d'abord maîtrisé par des moines devint progressivement celui d'artisans laïques, et de véritables dynasties de fondeurs de cloches furent fameuses, demandées dans tout le royaume. Citons les sainctiers lorrains, normands entre autres. La cloche devenant dès le Haut Moyen-Age un instrument cher entre tous aux fidèles, la fonction de sainctier se chargea d'une valeur de plus en plus riche au long des siècles de chrétienté. Certains fondeurs s'embourgeoisèrent, d'autres portèrent l'épée...

 

Les fondeurs de cloches étaient itinérants, et jusqu'au milieu du l9ème s. ils parcouraient la campagne à la recherche de commandes. Pour les plus renommés d'entre eux, dont les Barraud, il s'agissait de pouvoir répondre aux multiples commandes, mais l'aspect itinérant de cet artisanat rare entre tous demeurait.
Les sainctiers n'emportaient avec eux que quelques instruments bien spécifiques, dont les plaques de bois leur servant à faire les moulages en cire nécessaires pour la composition des inscriptions et des décors des cloches. Sur place, tous les autres outils et fournitures étaient acquis. Dans les registres de comptes des églises, on retrouve parfois les traces très détaillées des achats faits à l'intention des fondeurs de cloches.
Lorsqu'une paroisse, quelque établissement religieux avaient conclu un contrat avec un fondeur, ce dernier installait ses fourneaux soit dans le cimetière proche de l'église, soit sur son parvis, soit, mieux encore, à l'intérieur même du sanctuaire, lorsque ses dimensions le permettaient, car les intempéries pouvaient altérer la qualité des moules et compromettre le résultat de la fonte du métal.

TECHNIQUE DE LA FONTE DES CLOCHES

La technique de la fabrication des cloches n'a en fait guère varié au long des siècles car elle obéit à des impératifs et des principes immuables.
Les rapports de dimensions, d'abord, restent les mêmes : l'épaisseur s'obtient en divisant le diamètre de base par 15. Ce chiffre peut être moindre pour les cloches les plus grosses (12 pour les plus volumineuses dites "bourdons"). La hauteur est égale à l'épaisseur mul-tipliée par 12. Tout dépend donc au départ de la circonférence choisie qui, est-il besoin de le souligner, dépendra elle même de l'espace réservé dans le clocher.

Les cloches sont de bronze, en l'occurence un alliage de 78% de cuivre et 22% d'étain, dit "bronze de cloche". Toutefois, ces proportions peuvent varier afin d'obtenir des tonalités différentes. Le battant est de fer forgé; son poids est égal au vingtième du poids total de la cloche.

La fabrication de la cloche nécessitait la construction d'une fosse et consistait en trois étapes distinctes : le tracé, le moulage et la fonte.
Comme d'habitude, l'Encyclopédie du 18ème s. est riche d'enseignements en la matière. La cloche était fondue d'un seul bloc et l'opération préliminaire était donc de ménager un espace vide parfaitement lissé dans lequel serait coulé le métal. Pour ce faire, on commençait par construire dans la fosse le NOYAU.

Le NOYAU était une sorte d'épais moule creux monté autour d'un conduit de briques ou de pierres sur lequel le fondeur appliquait des couches successives d'argile de plus en plus fines. La forme du noyau qui allait donner le profil intérieur de la cloche était façonnée et lissée à l'aide de gabarits de bois qui tournaient sur un axe central fiché en terre. Dans le centre évidé du moule, on allumait un foyer de braises pour sécher cette masse d'argile.
Lorsque le moule était fini, on le recouvrait d'une couche de suif puis on procédait à la fabrication de la FAUSSE CLOCHE. Le suif avait pour rôle d'empêcher toute adhérence.

La FAUSSE CLOCHE était faite elle aussi d'argile et suivant la même technique d'applications et lissages successifs à l'aide de nouveaux gabarits qui allaient donner le profil extérieur de la cloche. Restaient à poser les diverses inscriptions et décors. C'était en général le nom d'un saint auquel était dédiée la cloche, accompagné de citations bibliques, les noms des donateurs, parrain et marraine, et aussi, souvent, le nom de baptême de la cloche, sans oublier certains décors tels qu'anges, croix, fleurs de lys etc. ...
Nos lecteurs se rappelleront l'étude que nous avions faite à cet égard de la cloche de l'église de Saint-Pierre d'Eymouthiers. Ces diverses inscriptions étaient faites à la cire posées sur la fausse cloche.


Après l'application d'une nouvelle couche de suif, il ne restait plus qu'à recouvrir le tout de la CHAPE. Celle-ci se composait d'argile mélangée de crottin de cheval et de poils de chèvre qui assuraient rigidité et solidité. Le foyer était rallumé afin de sécher la chape et faire fondre la cire. Les inscriptions et décors restaient ainsi marqués en creux à l'intérieur de la chape. Lorsque celle-ci était bien sèche, on la retirait. La fausse cloche était enlevée et détruite et la chape était repositionnée très exactement à l'emplacement qu'elle occupait, grâce à tout un système de minutieux repères. On avait donc maintenant entre chape et noyau 1' espace vide dans lequel allait être coulé le métal.

 

Pour ce faire, la fosse était comblée à l'aide de terre très soigneusement tassée pour que la pression de l'alliage en fusion ne brise pas le moule.
Il fallait ensuite construire le four en élévation au-dessus de la fosse. Il n'est donc pas surprenant que l'on n'ait pu trouver de ces fours qui étaient ensuite nécessairement détruits. On a par contre pu découvrir lors de fouilles archéologiques des vestiges des fosses de fabrication dans les divers niveaux de sols de très anciens sanctuaires.

La technique que nous venons de décrire d'une manière très simpliste n'a pas toujours prévalu.
Dans son ouvrage écrit sur les arts de son époque, le "Diversis Artibus", fin 11ème s. début 12ème s., le moine Théophile nous donne à cet égard de très précieux renseignements. Il en ressort que les principes de fabrications étaient déjà plus ou moins les mêmes à quelques variantes près. Nous sommes donc confrontés à une surprenante pérennité de plus de six siècles dans l'art de la fabrication des cloches.

La différence majeure consistait dans le fait que la fausse cloche était faite de cire et que l'on utilisait donc le procédé de "la cire perdue" : le vide entre chape et noyau s'obtenait par fusion de cette cire qui s'écoulait lentement grâce à des trous ménagés à la base du moule.

Par ailleurs, la forme de la cloche n'était pas obtenue grâce à la rotation de gabarits : l'artisan façonnait le moule un peu comme fait un potier sur son tour. En effet, on faisait tourner le moule à 1' aide d'un système de manivelles.

Ceci explique que les opérations de tracés et de moulage s'effectuaient en dehors de la fosse et que l'ensemble, chape, fausse cloche et noyau était ensuite descendu et posé au fond de la fosse où l'on procédait à la fusion de la cire et au moulage du bronze coulé.

Les paroissiens impatients, fervents, anxieux, attendaient le moment où la cloche neuve apparaîtrait. Il importait qu'elle fût de "bonne matière" et de "bon son", "bien sonnante et résonnante"... Si implorer Saint Nicolas était de coutume, il fallait surtout attendre de l'art du fondeur toute la virtuosité voulue dans le calcul des rapports entre le diamètre et la hauteur de la cloche pour lui donner le la, le sol, le mi.

Généralement, l'opération était réussie, et la valeur du fondeur confirmée par la qualité de son chef-d'œuvre. C'était alors dans la foule un moment de grande émotion et tous entonnaient un cantique d'action de grâce. Comme nous l'avons déjà dit, la cloche dédiée au saint patron du sanctuaire avait un parrain et une marraine, riches donateurs, dont les noms couraient, inscrits tout autour de la cloche. Son fondeur l'avait signée et datée.

Le baptême de la cloche par l'évêque ou son représentant était le moment de la consécration finale, et cette cloche, âme de la paroisse/du monastère, du couvent, était enfin née, ointe d'huile sainte, après avoir été lavée, exorcisée, richement parée des tissus les plus précieux, des galons de passementerie les plus coûteux.

Mais les cloches étaient fragiles, surtout celles qui furent fondues au Moyen Age, alors que les techniques de fonte n'étaient pas encore parfaitement maîtrisées. Fréquentes sont, dans les comptes d'églises, les traces de ces cloches qui durent être refondues après leur première coulée, soit qu'elles n'aient pas répondu à l'accord musical attendu, soit qu'elles se soient brisées à cause d'une malfaçon infime.
Il fallait veiller à ce que l'allongement de la courroie de cuir qui retenait le battant ne laissât pas ce dernier frapper la partie inférieure de la cloche, la plus mince et la plus fragile, car alors elle se brisait.

La foudre était aussi une grande destructrice de cloches, d'autant plus qu'à l'occasion d'orages et de tempêtes redoutables, on avait coutume de les faire sonner à toute volée, afin, précisément, d'éloigner la foudre. De séculaires superstitions peut-être basées sur une expérience empirique le voulaient ainsi.

Enfin, il nous faut ajouter qu'à l'occasion de chaque conflit politique et militaire, le pouvoir se souvenait que les canons étaient fondus du même métal que les cloches. Combien d'entre elles, au cours des siècles, ne furent-elles pas déposées, rompues afin de passer à la fonte du métal et être reconverties en canons!
Guerre de Cent-Ans, guerres de religion, jacqueries multiples, révolution de 1789 mirent à mort bien des cloches. Il arrivait que certaines fussent sauvées par des paroissiens qui étaient parvenus à les cacher. Nos cloches auront donc subi des hommes autant d'outrages que de preuves de vénération...

En 1791 par exemple, fut promulguée une loi "relative à la fabrica-tion de menue monnaie avec le métal des cloches". On les déposa, on les brisa aussi à cette époque pour les destiner à la fabrication des canons, après les avoir, au préalable, réduites au silence en les interdisant de sonnerie.

Les anciens conciles ecclésiastiques en interdisaient l'usage pro-fane, à l'exception du tocsin qui annonçait invasions, incendies, grandes catastrophes. Ce n'est que sous la 3ème République que, par une loi d'avril 1884, il fut donné le droit aux préfets et maires d'en requérir la sonnerie pour les cas de nécessité publique.

Les cloches vivent et meurent, on leur prêta donc une âme, elles furent donc mortelles. Il était d'usage, dans les temps anciens d'en porter le deuil. Au lieu de réutiliser le métal de certaines d'entre elles devenues impropres à tout usage, ne dit-on pas qu'on les enterrait en terre bénite. Mais le bon sens voulait qu'une cloche mal fondue ou usée, brisée par le vandalisme ou un long usage fût utilisée à la fonte d'une nouvelle cloche.

Nous pouvons concevoir combien était mystérieux, vénéré le travail de nos anciens fondeurs de cloches dont nous allons suivre une dynastie, celle des Baroud de Sers, du milieu du 17ème s. jusqu'à la fin du 18ème s.

LES BARRAUD DE SERS

On ne trouve trace de cette famille à SERS qu'à partir de la moitié du 17ème s. et on ignore donc d'où elle était originaire. Cependant, on connaît à Angoulême l'existence de nombreux Baroud (ce patronyme peut s'écrire Baroud, Barreau, Barreau). Tous furent potiers d'étain ou "pintais", de 1583 à 163; parmi eux, certains étaient fondeurs de cloches.
Nous avons trace d'un certain JEAN BARRAUD de la paroisse de Saint-Jean d'Angoulême qui, le 10 mai 1643, passe marché devant Micheau, notaire à Angoulême, pour la fabrication d'une cloche destinée à la paroisse de Saint-Martial de Coulonge (aujourd'hui, Rouffiac-Saint- Martial) dans le marquisat de Barbezieux. Un certain JACQUES BARRAUD passe marché, le 27 février 1666 avec le curé de Saint-Estèphe, pour la fourniture d'une cloche qui devra peser 687 livres; livraison faîte le 29 décembre 1666 pour la somme de 20 sols la livre.

Le premier BARRAUD de SERS est un certain PIERRE. Il habite au village de CHERBONTIERE et épouse Marguerite Dumas-Peyrot. Il a quatre enfants, dont JEAN et NICOLAS, ses successeurs. Pierre Barraud fond une petite cloche de 149 livres dédiée à Saint Gervais et Saint Protais en 1663, paroisse de Saint-Constant. Il meurt le 18 février 1668.
Tous les Barraud signeront les cloches neuves ou refondues qu'ils fabriqueront. Parfois, ils les dateront.

JEAN ou JEHAN BARRAUD, fils de PIERRE, époux de Catherine Lamoureux habite lui aussi à Cherbontière. Assisté de son frère NICOLAS, il refond la cloche de 1300 livres de la cathédrale d'Angoulême qui avait été rompue par les huguenots lors de la mise à sac de la ville. Le Chapitre de la cathédrale paie Jehan et Nicolas Barraud 200 livres pour leur travail et doit ajouter 58 livres 13 sols pour le coût du métal qu'il a fallu ajouter afin de maintenir le poids de la cloche.
L'activité des Barraud sera grande au cours des sombres années des guerres de religion, et des décennies qui suivront, car, non satisfaits de piller, incendier les sanctuaires catholiques, les Huguenots en rompent les cloches. Ce bel exemple leur en a été donné par Charlotte de Roye, seconde femme du duc de La Rochefoucauld. Responsable de la conversion au calvinisme du duc, cette belle sœur de Condé, huguenote fanatique, fait rompre toutes les cloches de son duché, à plusieurs reprises, entre autres exactions plus sanglantes.

Dans un marché passé entre Jehan Barraud et les Carmélites d'Angoulême, celui-ci s'engage à fournir une cloche du poids de 195 livres "de très bon métal, bonne et valable, bien sonnante et bien résonnante", à raison de 19 sols la livre; il reprend l'ancienne cloche qui pèse 44 livres, pour 15 sols la livre. La nouvelle cloche est inaugurée le 10 juin 1681. (Notice Historique sur l'Ancien Carmel d'Angoulême par l'abbé Blanchet, page 30).

La résidence des Barraud à Sers est soit Cherbontière soit les Coussadeaux, où demeure NICOLAS BARRAUD, frère de Jehan. En 1682, fonte par les deux frères associés d'une cloche neuve de 586 livres destinée à l'église de Dignac.
Nicolas Barraud "fondeur du Roi" travaille avec son fils MARC après le décès de son frère Jehan. Le père et le fils refondent en 1687 la cloche de Pérignac, et en 1690, Nicolas Barraud, seul, refond la cloche de Rougnac, endommagée par les huguenots, la portant au poids de 414 livres à 510 livres.
MARC BARRAUD, fils de Nicolas, né en 1667 fond la cloche de Longré en 1703 et la signe seul.
Aidé de son cousin, ETIENNE, il refond sur place, en 1712, la cloche de Saint-Fraigne, en 1715 celle de Saint-Pierre de Chirac puis en 1718 celle de Mazières. En 1724, il signe seul la seconde cloche de Mornac.
En 1725, MARC BARRAUD coule la cloche de Saint-Amant de Boixe qui a la particularité de sonner le "la dièze".

ETIENNE BARRAUD, cousin de Marc, qui tout jeune l'a souvent assisté dans son ouvrage, naît aux Coussadeaux le 19 mars 1672. Comme tous les membres de sa famille, une fois le métier appris au contact de ses aînés, il travaille seul en 1703 à Saint-Hilaire de Péreuil, en 1706 à Saint-Front. En 1714, Etienne refond la cloche de Notre-Dame d'Alloue et la porte au poids de 1500 livres.
En ce début du 18ème s. les divers membres de la grande famille des La Rochefoucauld ayant embrassé la religion prétendue réformée se sont empressés de rentrer dans le giron de l'Eglise catholique, comme la plus grande partie de la haute noblesse huguenote et tiennent à marquer leur temps de leurs libéralités religieuses.
En 1720, Jean de La Rochefoucauld, seigneur de Barro offre la cloche de Saint-Pierre de Barro et en devient le parrain. C'est Etienne Barraud qui est chargé du marché et il porte cette cloche neuve au poids de 100 livres.
En 1720 encore, Etienne Barraud fond la cloche de Verteuil, puis en 1722, celle de Saint-Coutant (poids: environ 50 KG).

MARC BARRAUD dont nous avons parlé plus haut avait eu un fils RENE qui reprend le beau métier de ses ancêtres. RENE BARRAUD fond et signe une cloche à Saint-Aquilin en 1701.
Ce René Barraud donne le jour et l'art du métier à l'un de ses enfants, autre RENE BARRAUD, qui épouse Marie Caillaud, vit lui aussi à Cherbontière où naissent ses nombreux enfants en 1713, 1714, 1717, 1719, 1723, 1727.
Ces deux RENE, père et fils travaillent ensemble en Dordogne où ils fondent et signent la cloche de Saint-Astier, la portant à un poids de 4000 livres (2000kg) et en 1729, celle de Pausac. En 1713, tous deux fondent celle de Blanzac sur Boutonne.
Dans l'église abbatiale de Brantôme, la cloche de deux tonnes est signée "RENATUS ET LUDOVICUS BARAU FRATRES", c'est à dire René et Louis Barraud frères. René Barraud fond et signe seul la cloche de Sonneville qui pèse 368 livres.

Revenons à ce Ludovicus, soit LOUIS BARRAUD ou BARREAU, frère de René, et fils d'autre René. Il épouse Marie Deleignaud et habite aux Coussadeaux de Sers.
C'est lui qui fond la cloche de Saint-Maurice de Montbron en 1719, celle de Saint-Simon en 1721, celle d'Angeac en 1723, celle de Saint-Christophe de Claix en 1728, celle de Milhac de Nontron en 1735. (elle pèse 1600 livres soit 800 kg).
En 1739, la cloche que Louis Barreau fond pour Saint Hyppolite de Moulidars pèse 500 livres et en 1743, il fond une cloche plus petite pour la chapelle de l'Hôtel-Dieu d'Angoulême.
En 1744, la cloche de l'église de Souffrignac et celle de Vauxrouillac sont ses œuvres.
En 1750, il fabrique sur place, à Edon, dans la partie haute du bourg près de l'église, une cloche d'un poids de 110 livres environ.
Louis Barreau meurt vraisemblablement peu de temps plus tard car sa femme est dite veuve lors de son propre décès en 1753.

Appartenant à la même dynastie, nous trouvons trace d'un certain PIERRE BARRAUD, lui aussi maître fondeur il figure dans les registres paroissiaux de Sers à l'occasion de la naissance de ses filles en 1741, 1754, 1755, 1758. Il a épousé Madeleine Bataille.
Ce Pierre Barraud œuvre à Jauldes, Xambes en 1731, et dans le Périgord en 1745. Il fond et signe les cloches de Valence en 1757, de Poursac en 1758, de Saint-Gourson en 1767.
Pierre Barraud aurait quitté la paroisse de Sers pour celle de Mouton puis il serait parti s'établir à Rochefort. On l'y trouve fondeur de cloches à la fin du 18ème s. Au début du l9ème s. un certain A. BARRAUD signe la cloche de Brioux dans les Deux-Sèvres.

Nous retournons aux Barraud "sainctiers" à Sers avec PHILIPPE BARRAUD le frère de Pierre, époux de Madeleine Bataille. Ce Philippe tient à son titre de fondeur de cloches, car nous le voyons signer l'acte de baptême de sa nièce Marie, en 1754 de: "Oncle paternel, fondeur".

Un certain JACQUES BARRAUD fond en 1752 une cloche pour l'église de Saint-Etienne Le Droux (actuel Saint-Estèphe en Dordogne). A cause d'obscurs litiges de parrainage, cette cloche ne sera bénite qu'en 1756. Il fond aussi la cloche de Saint-Etienne de Gourson en 1767.

Les signatures des Barraud sont très variables : soit ils signent seuls leurs œuvres, soit ils signent à deux, lorsque l'art et la force de deux membres de la famille ont été nécessaires, avec mention des noms et prénoms comme nous l'avons vu.
En 1700, ils signent simplement "Les Baraud" comme à Ventouse et en 1701 à Lussac. Certains signent sans prénom comme c'est le cas à Saint-Estèphe, Marillac, Champniers, Berrac, La Rochette pour l'Angoumois, à Dournazac pour le Limousin par exemple.
En nombre d'occasions, ils utilisaient certaines marques distinctives telles que croix et fleurs de lys comme c'est le cas à Longré, Saint-Estèphe, Poursac, Cherval etc...

Nous pouvons nous rendre compte de l'ampleur du rayonnement géographique de cette dynastie des Barraud de Sers au cours d'un siècle et demi. Avec la révolution de 1789, ils disparaissent de leur paroisse et ils auraient alors quitté l'Angoumois. Comme nous l'avons dit précédemment, cette révolution reprit les entreprises iconoclastes des huguenots, mais à une beaucoup plus ample échelle. Si le prétexte de la nécessité de récupérer le bronze des cloches pour en faire de la menue monnaie et des canons a pu abuser certains esprits, le fond de la démarche consistait à détruire ces symboles d'une foi religieuse qu'il fallait éteindre à tous les prix et par tous les moyens. Quand on pense qu'il ne resta plus qu'une seule cloche dans tout Paris à la fin de la tourmente, on peut aisément imaginer ce qu'il advint à toutes nos anciennes cloches de campagne.
A propos de la cloche de Saint-Maurice de Montbron fondue par Louis Barreau en 1719, elle aurait été rompue et ses morceaux entreposés dans les caves du château de La Rochefoucauld, alors converti en prison républicaine. Certains historiens locaux avancent que ces morceaux, bien entendu jamais utilisés à aucune refonte des métaux, seraient rentrés dans la fonte de la nouvelle cloche sous le Concordat. Ne parlons pas des cloches de l'église Saint-Pierre de Montbron, qui furent intégralement détruites, tandis que le sanctuaire était pillé, dégradé avant de servir de Temple de la Raison. Mais nous reviendrons au lamentable sort de nos deux plus importantes églises Montbronnaises en une autre occasion, car c'est là une étude passionnante et des plus exemplaires.

Quels sont les chefs-d'œuvre fondus par les Barraud qui soient parvenus jusqu'à nous? Bien peu si l'on considère l'ampleur de leur production et les destructions infligées par les tourmentes politiques ou naturelles. Demeurent cependant encore en place les cloches de Rougnac, d'Edon...

Quelles qu'en soient les origines, les cloches des églises de nos villes et villages restent les symboles vivants de la vie même de ces sanctuaires. Qu'elles sonnent la célébration du culte, les angélus, les baptêmes, les mariages, les glas, les enterrements, elles sont là pour ponctuer notre existence et la vie de nos communautés, demeurant un merveilleux trait d'union entre la passé et le présent. Les entendre sonner plus ou moins fort, au gré du vent, n'emplit-il pas chacun de nous d'un indicible bonheur nostalgique ?

 

CONTRAT PASSE EN 1719 ENTRE LES PAROISSIENS, LE CURE DE ST MAURICE DE MONTBRON ET LOUIS BARREAU

Voici le texte de l'acte passé le 16 avril 1719, devant Blanchon, notaire à Montbron, entre, d'une part, le curé et les habitants de la paroisse de Saint-Maurice de Montbron, et, d'autre part, Louis Barreau, "maître fondeur", pour la refonte de la cloche de l'église. ...

" M Jacques Aymery, prêtre curé de l'église Saint-Maurice de Montbron, et les habitants de la paroisse dudit Saint-Maurice, assemblés sous la halle dudit Montbron au son de la cloche de Saint- Pierre, s'est présenté Louis Barreau, maître fondeur, demeurant au village du Coussadeau, paroisse de Sers, sur la proposition qui a été faite par ledit sieur curé que la petite cloche de l'église du- dit Saint-Maurice étant fêlée, il était nécessaire de la faire in-cessamment refondre. Lequel Barreau, sur ladite proposition, a offert de faire ladite refonte de la manière qui sera convenue avec lesdits habitants. Lesquels dits habitants, après avoir conféré ensemble, ont proposé audit Barreau de refondre ladite cloche sur le lieu, près de ladite église Saint-Maurice , et de fournir par ledit Barreau 100 livres de bon métal et bien conditionné, outre celui qui compose ladite cloche. Et en cas que lesdits habitants puissent augmenter la grosseur et la pesanteur de ladite cloche, ledit Barreau a promis de l'employer dans ladite fonte jusqu'à la pesanteur de 100 livres, sans prétendre d'autre salaire que celui qui sera ci-après convenu. Et outre le métal que ledit Barreau doit fournir, il a promis de fournir le bois, la filasse, la terre, le suif, la cire, la brique, savons et autres matériaux nécessaires pour la refonte de ladite cloche. Laquelle cloche il promet rendre de bon métal, bien sonnante et de garantir celle revêtue de toutes ses façons, à peine de tous dépens, dommages et intérêts. Moyennant quoi lesdits habitants ont promis de bailler et payer audit Barreau la somme de 200 livres, savoir 100 livres par avance, c'est à dire lorsque ledit Barreau aura mis les matériaux sur le lieu. Et les 100 livres restant lui seront payées lorsque ladite cloche sera montée dans le clocher et en état de sonner. Et s'il y a du métal de reste après la fonte de ladite cloche, comme il y en doit avoir, ledit Barreau le reprendra sur le pied de 18 sols la livre. Bien entendu qu'il ne fera rester que le moins qu'il pourra, et pour le plus tard le 20ème du mois de mai prochain...

Et en cas qu'il n'eût pas commencé le travail ledit jour 20ème mai prochain, lesdits habitants pourront employer un autre fondeur, sans que ledit Barreau puisse prétendre aucun dommage intérêt contre eux. Et au contraire, s'il ne travaille pas ou ne fait pas travailler dans ledit jour 20ème mai prochain, il sera tenu des dommages et intérêts desdits habitants. Outre quoi, il a promis de garantir ladite cloche bien et dûment fai-te comme dessus, et saine et entière, pendant un an et un jour, à compter du jour qu'elle sera montée dans le clocher pourvu qu'il n'y ait pas de sa faute, en cas qu'elle se rompît par accident..."

Par ce contrat passé devant notaire, nous pouvons voir le rôle essentiel tenu par tous les habitants de la paroisse Saint-Maurice, qui dictent leurs conditions en ne laissant rien au hasard, alors que le rôle du curé consiste à être présent. Tant de détails qui peuvent sembler un tant soit peu procéduriers nous montrent quelle importance revêtait la fonte d'une cloche et combien le fondeur se trouvait investi d'une tache qui impliquait de sa part des engagements aussi impératifs que sacrés face à toute une paroisse.

 

Sources : - Etude de Madame Cadet " Sainctiers de la vieille France, les Barraud de Sers ". Bulletins et Mémoires de la S. A. H. de la Charente 1984.- La baronnie de Marthon. Abbé Mondon; 1895-96-97. - Dictionnaire Larousse en 8 tomes. 1902. - Archéologia N° 264. Page 32. - Archives Départementales de la Charente. 2E 4002.

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