Autour d'Ecuras. Journal d'Histoire locale, monuments, folklore.
Par Mme Fils Dumas-Delage. ISSN : 1153-0014. Tous droits réservés

No 8, Août 1991

- DE L'EXCOMMUNICATION DES CHENILLES ET DES MULOTS SOUS LE ROI FRANCOIS 1er -

 

Voici un extrait de ce que JEAN DURAND, curé de GRASSAC, consignait dans ses registres paroissiaux à la fin de l'année 1769. Nous ne devons certainement voir l'ombre d'une raillerie dans de telles notes dont nous vous présentons un extrait.

"Sous le règne de François 1er, on excommuniait encore les chenilles et les mulots, qui faisaient tort à la récolte, on leur donnoit un avocat qui plaidoit contradictoirement leur cause contre les fermiers. Voici une sentence de JEAN MILON, Official de Troyes en Champagne, du 9 juillet 1516. Parties ouies, faisant droit sur la requête des habitants de Villenoie, admonestons les chenilles de se retirer dans six jours, et à faute de se faire, les déclarons maudites et excommuniées.

Le célèbre Chasseneuz, qui fut depuis premier président au Parlement de Provence, n'étant encore qu'avocat du roy au baillage d'Autun en Bourgogne, prit la défense des rats contre une sentence d'excommunication, lancée contre eux par l'évêque d'Autun. Il remontra, dit M. de Thou, que le terme qui leur avait été donné pour comparoir était trop court, d'autant plus qu'il y avait pour eux du danger de se mettre en chemin, tous les chats des villages voisins étant aux aguets pour les saisir. Il obtint qu'ils seraient cités de nouveau, avec un plus long délai pour comparoir..."

Tout d'abord, nous devons préciser qu'il ne s'agit pas d'excommunication au sens propre du terme. L'Eglise excommuniait quelqu'un en le privant du sacrement de la communion pour une faute grave. Dans le contexte présent, il s'agit plutôt d'une malédiction lancée par l'Eglise sur les rats et les chenilles, animaux particulièrement nuisibles alors.

Pourquoi ne pas assimiler cette malédiction à une forme de prière. Dans une vision sacralisée du monde agricole, l'Eglise a su bénir les animaux vitaux à la vie rurale, tout comme elle a su maudire ceux qui la mettaient en péril. Tout au long du Moyen-Age, on s'est complu à donner à ces malédictions des formes dramatiques et solennelles, dont l'exemple cité par le curé Durand de Grassac à la fin du 18ème s. ne recèle aucun grotesque particulièrement parodique. Mentalités et moyens d'expression différents... encore que nous puissions rester songeurs devant l'argument avancé par l'avocat des rats, en ce début du 16ème s.

A quelle sorte de motivation obéissait donc le curé Durand en citant un tel cas? Peut-être voulait-il rappeler que ce serait une erreur tenant de la superstition que de croire en l'infaillibilité des bénédictions ou malédictions de l'Église, du moins lorsqu'on les enferme dans les limites d'une demande trop étroite, limitée. Peut-être s'insurgeait-il, tout simplement avec grand bon sens, contre toutes les superstitions auxquelles les gens des campagnes n'étaient que trop enclins, et ceci, avec d'autant plus de force que leur foi religieuse s'avérait basée sur un obscurantisme chancelant.

L'Eglise a toujours travaillé a récupérer des mythes païens vivaces encore à travers les siècles afin de les teinter de sa lumière particulière. Jamais elle n'a brutalement occulté des usages ancestraux mais, au contraire, elle a tenté de donner une signification chrétienne à tout un fond de mythes celtiques indéracinables.

Saint Grégoire Le Grand, pape de 590 à 604, donnait le conseil suivant à ses missionnaires dépêchés aux quatre coins des Gaules :
" Ne supprimez pas les sacrifices qu'ils offrent à leurs dieux; transportez-les seulement au jour de la Dédicace des églises ou de la fête des Saints-Martyrs, afin que, conservant quelques-unes des joies de l'idolâtrie, ils soient amenés plus aisément à goûter les joies spirituelles de la foi chrétienne".

Il n'empêche que cet extrait des registres paroissiaux de Grassac renferme une saveur assez particulière pour que nos raticides et autres pesticides modernes nous semblent d'une efficacité des plus prosaïques...

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