Autour d'Ecuras. Journal d'Histoire locale, monuments, folklore.
Par Mme Fils Dumas-Delage. ISSN : 1153-0014. Tous droits réservés

No 8, Août 1991

- VILHONNEUR LA MAISON DES GARDES ou MAISON DES DIMES -

Cette belle maison gothique dont une partie a été postérieurement ajoutée aux environs du 17ème s. et qui se dresse au pied de la hauteur du Pinier, en face du vieux château, est communément appelée "la maison des gardes", ce qui laisse soupçonner la vocation militaire originelle du site. Par ailleurs, certains virent dans cette demeure celle du collecteur des dîmes de la paroisse de Vilhonneur. Nous ignorons sur quels documents ou textes anciens cette théorie, au demeurant vraisemblable, fut étayée. D'autres encore y voient une maison attachée à la commanderie du Temple de Vouthon, hypothèse que nous réfutons personnellement, faute de la moindre preuve.

A nos yeux, cette demeure a pour principaux intérêts d'être la plus ancienne de Vilhonneur actuellement, si l'on excepte bien entendu les deux châteaux : la Rochebertier et le vieux château déjà mentionné, et d'offrir dans les particularités de ses caves des données archéologiques et géologiques assez frappantes et révélatrices qui, de plus, donnent à rêver...

C. Fils

C. Fils

Dans le cas où cette maison aurait été celle du collecteur des dîmes, nous rappellerons brièvement en quoi consistait cet impôt ecclésiastique. A l'origine, la dîme consistait en dons faits spontanément au curé d'une paroisse par ses paroissiens pour pourvoir à ses besoins, dons sur les récoltes et sur les troupeaux. Ce fut Charlemagne qui rendit la dîme obligatoire et universelle par deux capitulaires datant de 779 et de 795 pour tout son Empire, associant étroitement la puissance de l'Eglise à celle des Carolingiens.
La dîme était payée par tous, et correspondait beaucoup plus souvent au 13ème des fruits de la terre qu'à son 10ème. Par conséquent, elle portait, également, sur les biens du seigneur, des serfs et des paysans intermédiaires.
Elle se divisait en "grosse dîme" portant alors sur les céréales, et par ailleurs en "menue" et "verte" dîmes, sur le détail desquelles nous passerons.
Elle était destinée à assurer l'entretien convenable du curé, son logement, une rétribution pour les services rendus pour le culte ainsi que la tenue des registres paroissiaux, l'assistance aux plus miséreux et la maintenue des écoles paroissiales. Il était hors de question de contester la dîme.
Pratiquement, jamais le curé ne procédait lui-même à la collecte des dîmes. Il affermait cette charge, et le collecteur de dîmes mettait d'autant plus de zèle à accomplir sa charge qu'il lui revenait 1/6ème de cet impôt. Nous ferons remarquer que lors de la révolution de 1789, malgré de nombreux abus de l'Eglise, ce ne fut pas la dîme qui souleva le plus profondément la colère du monde rural.
Nous ne nous étendrons pas plus longuement sur la dîme, car notre conviction personnelle sur cette maison est qu'elle eut une vocation militaire, bien que d'imaginer les gardes du château tout proche sagement embusqués à l'intérieur de ses murs relève pour nous d'une imagerie de manuel pour enfants.

En l'absence de tout document concernant cette "maison des gardes", nous en décrirons tout d'abord l'extérieur, puis, chose infiniment plus révélatrice, les caves et leur évidente correspondance avec le très antique point militaire fortifié perché sur la hauteur du Pinier appelé le "château Philandre", et dont il ne demeure plus que d'infimes vestiges. Pour ce faire, c'est à l'exploration de Monsieur J.M. Rainaud que nous aurons recours.

Cette belle demeure adossée à la base du roc du Pinier a été si intégralement restaurée qu'il est malaisé de la retrouver dans sa vérité originelle. Un corps de bâtiment principal à deux étages, toiture en bâtière disparue et surbaissée, est datable des 14ème-15ème s.. Au rez-de-chaussée, dont le niveau est considérablement encaissé par rapport au niveau actuel du chemin qui longe la façade du logis, se trouve une belle porte, vaste, haute et large, dont les blocs de pierre de l'embrasure sont massifs, bien appareillés. Elle est voûtée en ogive évasée.
Cette porte, que l'on peut dire cochère, est ouverte dans la moitié gauche de cet ancien rez-de-chaussée, et donne accès a une vaste cave où on peut observer de très intéressantes colonnes de pierre, aux faits parfois polygonaux, et destinées à soutenir le plancher des chambres hautes .
S'ouvre, à droite de cette grande porte, une fenêtre carrée, bien appareillée elle aussi, semblable à l'embrasure de la porte, et munie de lourdes défenses de fer forgé, datables de la même époque. Au premier étage de la façade de ce corps de bâtiment, dont tout l'appareil régulier date également cette maison des 14ème-15ème s., s'ouvre une haute fenêtre dotée d'un meneau transversal. Des restaurations mal venues ont ouvert sur le côté droit du bâtiment des fenêtre semblables, qui n'avaient certainement aucune raison d'être dans un tel contexte.
Un second étage existait, car une petite fenêtre carrée, en tout point semblable à celle du rez-de-chaussée, s'ouvre à l'aplomb de celle-ci. Peut-être pouvons-nous penser a l'existence de vastes greniers.

Au-dessus, le désordre et la disparité de l'appareil attestent de la démolition partielle de cette maison et de sa reconstruction au cours du 17ème s., très vraisemblablement. Une toiture à deux pans peu inclinés, couverte de tuiles canal est venue alors remplacer une toiture plus élevée et en bâtière. Faut-il penser aux destructions des guerres de religion qui touchèrent si rudement l'église voisine et son très ancien presbytère ? Oui, sans doute.

Au 17ème s., peut-être au début du 18ème, ce corps de logis fut flanqué, sur sa gauche, d'un autre corps de bâtiment, accolé au premier, légèrement en retrait de celui-ci, et dont le niveau des ouvertures du rez-de-chaussée est accordé a celui du sol actuel, soit celui du chemin.
Une vaste porte cochère au linteau légèrement cintré est placée aussi proche que possible de l'ancienne porte en ogive du vieux logis, Une grande fenêtre au linteau également cintré est percée au premier étage, et ouvre visiblement sur des chambres hautes venues prolonger celles du logis ancien.
À l'extrémité gauche de ce corps de bâtiment 17ème s. s'ouvrent au rez-de-chaussée, une étroite porte à linteau droit, surmontée d'une fenêtre semblable.
Une toiture à un seul pan, partant du niveau de celle qui fut rendue au vieux corps de logis, couvre cette adjonction tardive de la maison et s'abaisse progressivement jusqu'à sa gauche.

Il est impossible de rentrer dans cette maison, propriété privé, mais on a la certitude qu'elle est vidée de toutes ses cloisons intérieures et de ses poutres d'origine. Elle est en état de restauration depuis de nombreuses années, mais sauvée d'une ruine certaine ce qui est l'essentiel.

Nous devons noter l'existence d'un escalier grossièrement taillé dans le roc, quittant les arrières de la "maison des gardes", et grimpant jusqu'au sommet du site du " château Philandre ". Dater cette ancienne voie d'accès est impossible. Faute de fouilles bien menées et de documents précis, nous ne pouvons nous permettre d'avancer quoi que ce soit à ce sujet.

Nous évoquerons ce site du "château Philandre", au sommet de la motte rocheuse du Pinier, site fortifié depuis la plus haute antiquité, puisqu'aux vestiges médiévaux et pré médiévaux se mêlent des restes gallo-romains. Il est incontestable que ce point fortifié joua un rôle militaire clé, aux abords de l'ancienne voie romaine, elle-même voie de passage gaulois et néolithique avant son aménagement par les Romains, et du gué du Perrat, sur la Tardoire, lieu de franchissement de la rivière par cette voie de communication antique.

La légende populaire parle d'un souterrain reliant le fortin militaire qu'était le "château Philandre" au vieux château médiéval, reconstruit après la guerre de Cent Ans et dont nous voyons les restes très importants dans la vallée, aux abords du gué du Perrat. Ce souterrain serait passé par la "maison des gardes" et aurait été de si vastes proportions que cavaliers et chevaux y auraient pu cheminer. Rares sont les légendes qui n'aient pas trouvé dans une réalité historique un fond assez solide pour s'épanouir. Nous allons voir comment l'exploration spéléologique s'en vient apporter des éléments positifs à ce fond légendaire.

M. JEAN-MICHEL RAINAUD est allé a la recherche des vestiges de ce souterrain en explorant la cavité du Pinier : grotte naturelle aménagée de main d'homme au-dessous des restes du "château Philandre ", la cave de "la maison des Gardes", et par une prospection et une tentative de désobstruction conduite à l'intérieur de la hauteur du Pinier, en mai 1976. (Voir à ce sujet son article paru dans le No 6 du journal LA TARDOIRE).

Partons du sommet du roc du Pinier où se dressait "Le château Philandre". Sur le versant de la hauteur, là où celle-ci pointe vers la vallée de la Tardoire, juste sous les bases du repaire ou point fortifié, au niveau ou démarraient les fortifications de soutien de ce poste militaire, s'ouvre la cavité du Pinier. Le cas est fréquent dans la région : grottes-abris plus ou moins aménagées exactement situées sous ce genre de poste défensif, tels que le donjon de la Chaise et sa grotte, (Vouthon) le repaire médiéval et préalablement gallo-romain à Berthier sur la Rochebertier, au-dessus du complexe du Placard, (à Vilhonneur, sis à l'autre extrémité de la vallée de la Tardoire, en face du logis actuel) etc ... et de ces grottes utilisées pendant toute la préhistoire partent des réseaux de souterrains naturels, souvent obturés ayant eu des vocations diverses depuis les temps préhistoriques : militaires, refuges...

Cette cavité du Pinier est naturelle, informe et accompagnée d'une salle de 3 m sur 5 environ, qui elle, présente encore des travées d'aménagement. Une sortie est obstruée par un mur de pierres sèches, et on peut noter des vestiges de maçonnerie qui situeraient une porte à l'entrée principale de cette salle.

Le fond de cette salle est constitué par un éboulis de gros blocs rocheux que surmonte "une cloche" de terre et de roche. Ce que les Spéléologues appellent "une cloche" est un vide créé par un éboulement. En l'occurrences ce vide a été produit par l'effondrement vraisemblable du plafond de ce que nous supposons avoir pu être un puits ou une salle aujourd'hui complètement comblés par cet éboulis. Rainaud a découvert une descente de 2 m environ entre les blocs, et permettant d'atteindre la paroi.

Au cours du mois de mai 1976, plusieurs séances de désobstruction ont permis de découvrir que le passage se prolongeait d'une fissure courant au travers d'une couche sédimentaire (une diaclase), large de lm50 et sur une longueur de 10m environ. Cette découverte était d'importance, venant confirmer la présence de la cavité devinée, car un courant d'air constant filtre au travers de l'éboulis.

Passons maintenant à l'étude de la cave de la " maison des gardes" telle que la présente M. Rainaud. Cet accès lui fut autorisé en 1978. Il découvrit, en contrebas du niveau actuel du chemin, la très belle cave à piliers a laquelle nous avons déjà fait allusion, et à laquelle on accède par la porte en voûte d'ogive, après avoir descendu quelques marches. Les dimensions de cette cave sont exactement celles de la maison 14ème-15ème s. que nous avons décrite. Au fond de cette première cave, qui en fait, n'est qu'une rez-de-chaussée enterré de peu, un escalier de quelque dix marches permet d'accéder à une seconde cave caverne qui fut aménagée de main d'homme dans une vaste cavité, naturelle, s'enfonçant dans la masse de la hauteur du Pinier contre laquelle fut construite la maison. Cette cavité possède un sol de terre battue et une plate-forme, vraisemblablement destinée à recevoir des tonneaux de vin. Son plafond est constitué par un "chenal de voûte", terme qui désigne en spéléologie une millénaire usure par l'eau de ruissellement d'un ruisseau souterrain de la roche d'une cavité préalablement remplie de sédiments terreux ou rocheux. Cette cavité fut donc évidée par l'homme, en des temps immémoriaux, pour servir à des buts divers, essentiellement de communication puis, tardivement utilitaires (une cave à tonneaux), sans exclure le rôle d'abri en des périodes aussi troubles que celle des grandes invasions par exemple. Il est de plus à peu près certain que cette "maison des gardes" dont la partie la plus ancienne est datable de la fin du Moyen Age, a remplacé une ou des constructions antérieures dont nous ne savons rien.

Ce chenal de voûte se prolonge jusqu'à une nouvelle fissure, entre deux couches géologiques (une diaclase) qui est obstruée par des éboulement. Il faut noter l'existence de deux autres diaclases, elles aussi obstruées, formant le fond de cette caverne naturelle ultérieurement aménagée.

L'intérêt cette cave-caverne réside dans le fait qu'entre les blocs qui obstruent les diaclases passe un fort courant d'air, ce qui rend évident un prolongement de ces fissures ou des ces ouvertures vers l'extérieur.
Il existe donc une relation entre les courants d'air de la cavité du Pinier et ceux du fond de la seconde cave de la "maison des gardes", et nous ne pouvons qu'en conclure qu'il existe un réseau creusé entre ces deux cavités, réseau sans doute en grande partie obstrué par des éboulements successifs dont nous ne pouvons en mesurer l'ampleur. A une époque donnée, la cave de la maison et la cavité du Pinier ont donc communiqué, sans que nous soyons en mesure d'affirmer exactement comment. Cependant, nous pouvons concevoir, sans faire montre d'un excès d'imagination, que la cave et la cavité du Pinier aient pu être reliés par un ou des réseaux souterrains permettant l'accès à l'homme et que ces souterrains aient pu jouer un rôle défensif et militaire.

Nous mentionnerons qu'il existe d'autres ouvertures qui parcourent toutes la masse de la hauteur rocheuse du Pinier, étant toutes en relation avec le site du "Château Philandre". Ces voies n'ont pas été systématiquement explorées, mais leur présence permet de concevoir 11 origine d'une légende fortement accréditée dans la mémoire collective populaire, depuis des siècles... Nous ignorerons sans doute toujours si nous nous trouvons confrontés à un ensemble de diaclases, passages plus ou moins étroite et multiples ou bien à un seul conduit de dimensions assez vastes pour pouvoir contenir cavaliers et chevaux, circulant du "Château Philandre" jusqu'à "la maison des gardes". Toutes les hypothèses sont permises et il n'est pas exclu que l'on ait affaire à une combinaison des deux éventualités...

SOURCES : - Observations personnelles. - No 6 du journal régional Là TARDOIRE. Etude de M. Rainaud.

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