Autour d'Ecuras. Journal d'Histoire locale, monuments, folklore.
Par Mme Fils Dumas-Delage. ISSN : 1153-0014. Tous droits réservés

No 9, Octobre 1991

- LES AMOURS MALHEUREUSES D'UN JEUNE MARGUILLIER -

 

Voici une "note intéressante" que le curé de Pressignac, Anthoine Delacouture, prieur régulier, jugea nécessaire de consigner dans son registre paroissial, sans doute au cours de l'automne 1775.Dans un premier temps, nous citerons le texte in-extenso et, dans second, nous lui apporterons quelques commentaires.
Au-dessus de cette "note intéressante" du curé Delacouture nous lisons "Le double du présent registre a esté vues et dépozé au greffe de la sénéchaussée et siège présiadal d'Angoumois le trois février 1776".

Signé Thibaud, commis du greffier.

"Note intéressante

JEAN DUPRE qui avait succédé à son père dans la fonction de marguillier de cette paroisse, naquit le 7 septembre 1754 et se maria le 24 janvier 1774 avec JEANNE VIGNERON originaire de la paroisse de MAUSON. Ce mariage qui paraissait devoir être heureux ma donné beaucoup de chagrin et m'a occasionné d'ôter la marguillerie audit Dupré. La conduite peu réfléchie de la mariée et sa pauvreté à laquelle on ne s'était pas attendu firent naître, peu de jours après les noces, des disputes scandaleuses que je ne pu réprimer malgré mes conseils et mes menaces. Le mari quita la paroisse et revint au bout de quelques mois, mais la division eut encore plus grande que jamais. Il partit une seconde fois pour se soustraire à la société de sa femme; mais elle qui se disait enceinte, le suivit de près et l'ataignit à La Péruse. Jean Dupré qui ne se rendit dans sa famille que plus dl un an après, me dit que, ne pouvant fuir de son épouse, il avait été avec elle jusqu'aux environs de La Rochelle ou ils s'étaient séparés; il ajouta qu'il ne l'avait plus vue depuis ce moment. J'ai fait plusieurs démarches pour savoir sa destinée, elles ont été inutiles. Ultra narrare pudet. J'ai fait cette note pour l'instruction de mes successeurs; je les prie de n'en faire usage qu'avec beaucoup de discrétion et uniquement pour l'utilité spirituelle et temporelle des personnes qu'elles concernent".

Avant d'apporter quelques commentaires à cette "note", nous préciserons en quoi consistaient les fonctions d'un marguillier dans une paroisse. Les marguilliers étaient des dignitaires qui constituaient le bureau de la fabrique d'une paroisse. Etre marguillier représentait à la fois une fonction honorifique et de responsabilité importante. Les membres du conseil de fabrique (au nombre de 9 pour les paroisses de plus de 5000 âmes et de 4 ou 5 pour les autres) étaient élus par les paroissiens qui choisissaient parmi eux, en général, 4 marguilliers constituant le bureau. C'étaient le président, le curé, le trésorier et le secrétaire. Les comptes étaient soumis à l'évêque.
Cet état de choses dura jusqu'à la révolution de 1789 qui supprima les fabriques et vendit leurs biens. Le premier consul Bonaparte les rétablit, mais en fit une institution civile.

Ainsi donc, le jeune "Jean Dupré qui avait succédé à son père dans la fonction de marguillier" de Pressignac se maria à vingt ans avec cette Jeanne Vigneron, native d'une autre paroisse, dont l'humeur, la légèreté ainsi que le manque de fortune (.nous noterons que la pauvreté de la dot de Jeanne lui est reprochée tout autant que "sa conduite peu réfléchie") firent éclater tout de suite après les noces "des disputes scandaleuses" entre les deux jeunes mariés.

Le curé intervint et prodigua conseils et menaces. Décemment, un marguillier ne pouvait mener une vie conjugale aussi conflictuelle et, qui plus est, avec une jeune femme aussi peu richement dotée, d'humeur aussi déconcertante. Nous voyons alors Jean Dupré quittant sa jeune épouse, faisant fi de tous ces devoirs paroissiaux pour venir retrouver celle-ci à Pressignac quelques mois plus tard. Mais le curé, désolé, devait constater qu'alors "la division fut encore plus grande que jamais"...

Nouvel abandon du domicile conjugal par Jean Dupré, mais cette fois- ci, la petite Jeanne Vigneron qui se dit enceinte, se lança à sa poursuite et le couple se retrouva à La Péruse. Si le mariage qui paraissait devoir être heureux" avait "donné beaucoup de chagrin" au curé Delacouture. Ce dernier nous semble dépassé par les comportements passionnels des deux protagonistes.

En effet, ce fut la fuite en avant du couple jusqu'aux environs de La Rochelle, l'absence de Jean Dupré qui dura plus d'un an, loin de sa famille et de sa paroisse. Les fonctions de marguillier étaient peu compatibles avec de tels agissements.

C'est non loin de La Rochelle, si l'on en croit le témoignage de Jean Dupré rapporté par son curé, confident navré, que la séparation fut définitive entre les deux jeunes époux. Toujours est-il que plus jamais on ne revit Jeanne... Poussant aussi loin que possible ce que son sens du devoir dictait au curé Delacouture de faire, celui-ci tenta de retrouver Jeanne Vigneron. La remarque en latin "ultra narrare pudet", soulignée de surcroît, nous laisse entendre que le, curé a honte de livrer davantage de ce qu'il a découvert ou soupçonné du destin de Jeanne.

C'est ainsi que le jeune marguillier de Pressignac perdît en même temps une charge que son curé s'était vu dans l'obligation de lui enlever après de tels scandales privés, et sa jeune femme, après n'avoir pu vivre ni avec elle ni sans elle, au long des premiers mois tumultueux de leur union.

La part sentimentale et officielle que le curé Delacouture prit aux démêlés passionnels des deux jeunes gens est savoureusement sensible à travers tout ce récit confié à son registre paroissial, et, notons-le bien, non seulement pour exprimer son chagrin et exposer les causes de la destitution de son marguillier, mais aussi pour "instruire ses successeurs". Il prit le soin de recommander à ces derniers de ne faire usage de son récit "qu'avec beaucoup de discrétion et uniquement pour l'utilité spirituelle et temporelle des personnes qu'elle concerne". Il y a donc dans la démarche du curé, auteur improvisé, outre son talent de conteur, un besoin de tirer une conclusion morale de toute l'aventure relatée.

Voici un récit dont la qualité nous a attaché, car, à travers le simple récit d'une malheureuse histoire d'amour, c'est toute une mentalité d'époque qui nous est sensible. Comment ne pas songer à l'abbé Prévost nous contant les amours de Manon Lescaut et du chevalier des Grieux ?

 

Sources : Registres paroissiaux de Pressignac.

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