Autour d'Ecuras. Journal d'Histoire locale, monuments, folklore.
Par Mme Fils Dumas-Delage. ISSN : 1153-0014. Tous droits réservés

No 9, Octobre 1991

 

- AU TEMPS DES COUPE-GORGE D'ECURAS -

 

Après l'effondrement de l'Empire napoléonien, en ce premier tiers du 19ème s., la frontière nord-est de notre commune a connu une situation de misère sans doute jamais vécue au cours du 18ème s. Une situation de pauvreté endémique due à un contexte géographique, économique et social peu favorable s'était aggravée des conséquences de plus de vingt ans de régimes totalitaires totalitarisme révolutionnaire puis impérial; ces régimes politiques avaient saigné à blanc une région qui ne jouissait déjà auparavant que de maigres ressources, ceci tant en vies d'hommes qu'en structures de survie économiques et sociales, à peu près intégralement sapées, comme partout, d'ailleurs, en France rurale pauvre.

Par sa position de zone frontalière, cette région avait toujours végété, entre des pays soit plus riches, soit mieux stabilisés dans leurs entités régionales Limousin, Angoumois et Périgord. Les habitants des villages les plus favorisés d'Ecuras, vignerons paysans, artisans divers, ne se mêlaient que très difficilement aux populations des Boins, des Limousines, des Pies par exemple.

Traverser cette frontière naturelle pour se rendre aux foires mensuelles de Saint-Mathieu était une entreprise périlleuse pour le moindre artisan, paysan, issus de villages de la commune à l'économie viticole, agricole, artisanale plus riche, tels Rairie, les Deffaix, La Peyre, La Montecaille ou La Borderie entre autres.

Pour se rendre à la foire de Saint-Mathieu, il fallait plus de trois heures de marche, par tous les temps, en empruntant des routes et des chemins défoncés, à travers des forêts presque ininterrompues : bois de chênes et surtout de châtaigniers, à peine éclaircis par de parcimonieuses cultures, dès que l'on avait dépassé les dernières vignes du Châtain-Besson et que l'on se dirigeait vers les fonds de Villautrange, après avoir traversé les Limousines. A Villautrange, on passait une Tardoire dont le cours n'avait été l'objet d'aucune tentative de régulation depuis plus d'une trentaine d'années, soit depuis l'Ancien Régime; on suivait une route bourbeuse, à peu près impraticable, perdue au milieu de massifs boisés et sauvages. Cette zone frontière offrait alors des possibilités de passages et d'abris a des bandes de brigands, qu'ils soient du cru ou venus du Limousin, comme la bande à Burgou, et d'autant plus facilement que les patrouilles de gendarmerie étaient plus que rares.

En fait bien peu de monde de Montbron à Saint-Mathieu, et les cabarets du Châtain-Besson ne comptaient pas pour grand'chose; mieux vaut ne pas parler de celui des Limousines. Si ces cabarets étaient fréquentés par la population locale, ils servaient aussi de points de renseignement aux malfaiteurs de passage.

 

Ce n'est certainement pas pour rien que le lieu-dit "Cure-Bourse" (Curo-Bourso) avait gagné, au fil du temps, une telle appellation... Il est situé au niveau des Gilligies, au carrefour de la route de Saint-Mathieu et de celle qui s'en va vers Roussines (D 699 et D 163).

Pour la route de Roussines, elle n'était guère plus sûre ni plus saine, allant par le travers de bois ininterrompus, coupés par une espèce de vaste zone marécageuse, le "Clos des Ponts", noyée de sources, embroussaillée de joncs, peu fréquentable de nuit. Cette région frontalière du nord-est d'Ecuras bloquait une population indigente qui s'y maintenait à grand peine, vivotant en milieu clos tant géographiquement que socialement et économiquement. Trop misérable pour gagner de plus riches territoires de la commune, incapable de se réinsérer dans un Limousin dont elle avait fui la misère, souvent, elle se trouvait marginalisée par les conditions de survie d'un pays de marches misérable. Pas un lopin convenable à cultiver tant la terre était pauvre aucun moyen matériel pour améliorer une éventuelle culture; des bois partout; enfin, un contexte d'une telle ingratitude que seule une telle population pouvait s'y maintenir.

Toute sa misère s'étalait dans une surnatalité et une mortalité infantile frappantes, dans la maladie, l'alcoolisme, la déstructuration même du groupe familial et social.

Les moyens de survie approximatifs se limitaient à des travaux saisonniers de coupe du bois, de charbonnage dans les forêts durant l'hiver, peu d'emplois dans les fermes plus riches de la commune tant était mauvaise la réputation de certains habitants des Boins, des Limousines, des Pies, un profit minime assure par le colportage local, des ventes de champignons que l'on descendait à dos d'âne, sur les marchés de Montbron, voilà à peu près tout. On vivait d'un ou deux moutons que l'on traînait au bout d'une corde, broutant l'herbe des bas-côtés des chemins et on n'avait certainement pas une vache par foyer.

Restait le brigandage, à plus ou moins vaste échelle, lequel allait du coup de main improvisé jusqu'à des organisations de bandes constituées. A nouveau la topographie s'y prêtait, la "main-d'oeuvre" était sur place, et l'infiltration constante d'éléments plus actifs, comme Burgou et sa bande, peuplait ces zones de voleurs, d'assassins potentiels sédentaires ou volants.

Parler du "Clos des Ponts" et de "Cure-Bourse" ne signifie certainement pas que c'étaient là les deux seuls coupe-gorge de notre commune. Il n'est que d'évoquer Perry, traversé alors par un ancien tronçon de la route de Montbron à Saint-Mathieu (D 163), et l'on peut entendre de la bouche d'un Ancien d'Ecuras, M. Adrien Saumon, la relation de faits identiques de brigandage, de meurtres, se situant, tout comme pour "Cure-Bourse" et le "Clos des Ponts" aux alentours des années 1820-1830. Au lieu-dit "Les Trois Témoins", aujourd'hui totalement oublié, sis à la sortie de Perry et au bord de l'ancienne route, il s'agissait de trois vieux chênes qui avaient été les témoins d'actes criminels perpétrés par certains habitants de Perry sur des voyageurs de passage.

M. Henri Mathieux de Rairie a bien voulu nous conter de quelle façon son arrière grand'père fut dévalisé au "Clos des Ponts" et mourut quelques heures plus tard des suites de cette agression, toujours à la même époque, soit vers 1820.

Alors vivait à Rairie un jeune taillandier, Idartial Mathieux, âgé d'une trentaine d'années. A 22 ans, il avait épousé Marie Benoit et un fils aîné, Jean, leur était né, bientôt suivi d'autres enfants. Ce petit Jean était donc le grand'père de M. Henri Mathieux.

Un taillandier qui était aussi forgeron et maréchal-ferrant bien souvent, fabriquait, réparait les outils destinés à "tailler", couper, trancher. C'était des haches, des tranches, des faucilles entre autres outils nécessaires au paysan, au charpentier, au sabotier, au vigneron, au tonnelier etc...
Les forges de La Vallade, de Pont-Rouchaud, du Montizont étaient proches et l'approvisionnement en métal aisé. La demande locale en outils s'avérait importante dans une commune où le nombre des tonneliers et des taillandiers apparaît de loin le plus important de tout le canton si l'on se réfère aux listes des patentes des années 1796 et 97. Outre ces besoins locaux, les foires voisines offraient au taillandier des débouchés non négligeables.

Dans le cas de Martial Mathieux, c'est d'un jour de foire à Saint- Mathieu qu'il s'agit. Cette foire mensuelle était importante et ne finissait guère avant six heures du soir. Le taillandier s'en revenait donc à la nuit tombée, chargé du poids d'outils non vendus ou bien a réparer et riche du gain de sa longue journée.
Départ le matin même à l'aube, marche de plus de trois heures pour gagner Saint-Mathieu, journée de foire passée à faire son commerce, retour à la nuit, que nous venons d'évoquer. Pour une raison que l'on ignore, il était revenu par Roussines et nous savons combien ce chemin de Roussines à Ecuras était alors perdu dans les bois, les marécages, donc peu sûr et peu fréquenté par les rares patrouilles de gendarmes. Il dut atteindre le "Clos des Ponts" sur les dix heures du soir au plus tôt. Pas de lanterne, un gourdin en main, et son sac de marchandise sur le dos.
Ainsi que pour nombre de voyageurs qui traversaient ces coins louches les jours de foire, il avait vraisemblablement été repéré dès la foire de Saint-Mathieu à cause du petit pactole qu'il rapportait, puis guetté, signalé de loin en loin.
C'est dans cette espèce de "no man's land" qu'il fut assailli, battu à mort, dévalisé. Il parvint à se traîner jusqu'à Rairie pour s'effondrer, entrer dans le coma et mourir dans la nuit. Comme il n'avait pu parler, les noms et le nombre de ses agresseurs demeurèrent inconnus à jamais.

Nous aurions tort de jeter sur Ecuras au début du 19eme s. un regard un tant soit peu péjoratif. N'oublions pas que dans la France entière on assista à une recrudescence du brigandage, à l'issue de la révolution de 1789 comme à la fin de l'Empire. C'était les "chauffeurs" qui terrorisaient les populations rurales, les bandes de brigands de grand chemin qui dévalisaient voyageurs isolés et diligences un peu partout sur les routes du pays. Nos coupe-gorge locaux ne font qu'entrer dans un contexte national très général.

Il fallut, en fait, attendre la guerre de 14-18 pour que cesse tout acte de brigandage sur la commune d'Ecuras. Ne cherchez pas sur le plan cadastral les noms de ces lieux-dits, car pour le "Clos des Ponts" et surtout "Les trois témoins, ils ne survivent que dans la mémoire de très rares personnes; "Cure-Bourse" est encore présent dans celle de beaucoup d'entre nous. Peut-être y eut-il d'autres lieux de sinistre mémoire dans notre commune, mais nous avons choisi de ne parler que des plus célèbres.

Sources : Témoignages de M. Henri Mathieux à Rairie, Adrien Saumon à Châtain-Besson, M. Justin Glangetas aux Dies.

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