Autour d'Ecuras. Journal d'Histoire locale, monuments, folklore.
Par Mme Fils Dumas-Delage. ISSN : 1153-0014. Tous droits réservés

No 9, Octobre 1991

- LE FORGERON DU VILLAGE -

Deuis l'époque gauloise jusqu'à l'aube du 20ème siècle nous pouvons considérer le forgeron comme le pivot de toute vie rurale, et dire de lui, qu'indispensable à l'existence du village, il en était l'âme.

Dans un premier temps, nous décrirons rapidement une forge de village. Celle-ci comportait un ou deux foyers où le métal était mis à rougoyer. Depuis des siècles,on utilisait le charbon comme combustible. A l'aide de soufflets, on entretenait son incandescence. Ces soufflets de forge étaient autrefois faits de cuir. Il étaient sur du bois en palettes. Dès la fin du 19ème siècle, ils furent remplacés par des soufflets à cylindres métalliques et à pistons articulés, encore que dans nos campagnes, certains des derniers forgerons demeurèrent fidèles au voeux soufflets de cuir tard dans le siècle, soit jusqu'à la dernière guerre.
Proches des feux se trouvaient les enclumes, sur lesquelles, manches retroussées et protégé par un grand tablier de cuir, le forgeron façonnait le métal à sa guise, le tordant à l'aide de grosses pinces, puis le martelant à l'aide de masses plus ou moins lourdes. L'outillage du forgeron comprenait des marteaux, des cisailles, des limes (la lime apparut dès le 14ème s.) etc ...

 

Il était celui qui cerclait les tonneaux, les seaux de bois. Il pouvait tout aussi bien jouer le rôle du rémouleur, du rétameur, et il rebouchait à l'étain les casseroles trouées et autres ustensiles de cuisine.

Outre l'importance de ses travaux dans les activités et la vie domestique du paysan, le forgeron était indispensable aux travaux des autres artisans du village. Il fabriquait les outils du charpentier, du menuisier, du sabotier, du charron dont parfois il assumait le travail. C'était encore lui qui fabriquait les outils du filassier, (cardes et peignes), ceux du fabricant de rabelles (1) (haches et herminettes), les outils à fendre du merrandier (2), le rouable du boulanger, la pioche du cantonnier, les pinces et les pics du carrier.

Il pouvait lui arriver d'être armurier car c'était lui qui savait débourrer un vieux fusil piston chargé depuis longtemps, lui qui savait encore remettre une chemine, un chien et réparer la crosse. Tour à tour coutelier, cloutier, graisseur de cloches, réparateur des vieux chandeliers de l'église, le forgeron savait aussi bien remettre d'aplomb les croix de chemins que déployer son habileté économe en utilisant le moindre morceau de fer qui lui tombait sous la main. L'esprit d'épargne qui régnait dans nos campagnes le conduisait à des créations surprenantes à partir de bien peu de chose. C'est ainsi qu'un ancien canon de fusil devenait un tuyau pour couler la lessive; un ressort de voiture se transformait en couteau ou en hachoir; une vieille lime devenait un ciseau bois ou un outil de tonnelier; un ancien soc de charrue donnait des crochets; un bandage de roue hors d'usage venait renforcer un timon, un seuil de porte ou un montant de l'embrasure d'une fenêtre.

Pratiquement toujours, le forgeron était maréchal-ferrant, et il assurait le ferrage des chevaux, mais aussi des ânes et des vaches, des boeufs; les vaches travaillaient comme les boeufs dans nos régions pauvres.

Ce bref tour d'horizon nous permet de mesurer l'importance vitale des activités du forgeron dans toute la vie économique et sociale du village, et ce grand maître du feu, du métal et de l'eau s'attachait une dimension quasi magique, cosmique même. Il était celui qui, depuis l'Antiquité, maîtrisait les éléments feu eau, air, au service du métal.

A cause même, sans doute, de ces dimensions magiques depuis toujours prises par le personnage du forgeron, certains d'entre eux étaient plus ou moins sorciers guérisseurs. Nous citerons à cet égard un témoignage surprenant de Gaston Vuillier repris par l'abbé Julien alias Georges Rocal dans son ouvrage "Vieilles coutumes dévotieuses et magiques du Périgord", où un sorcier forgeron du Limousin tient un rôle terrible, à la fin du 19ème s. Il s'agit d'un "martelage de la rate" et la scène se passe vers dix heures du soir.
"Arrivé à la forge, je frappe trois petits coups avec mon bâton; la porte s'entrouvre et se referme sur moi. Le spectacle qui s'offre à mes yeux est étrange. Chazal, en manches de chemise, un lourd marteau de fer la main, se tient debout devant l'enclume. Il parait transfiguré, ses yeux brillent; une rougeur inusitée colore son visage et ses mèches blanches flottent, lumineuses autour de sa tête. Près de lui des femmes, couvertes de grandes capes sombres, déshabillent un jeune garçon maigre, presque exsangue, qui roule des yeux d'effroi.
Un vieillard, les bras nus, agite frénétiquement le grand soufflet qui va et vient avec rapidité, faisant un grand bruit rythmé. La forge entière est claire des reflets du brasier, tandis que dans l'ombre se meuvent confusément des silhouettes.
Chazal est toujours debout, immobile, grave, la main sur le marteau, ceint de rouge, illuminé par la flamme. L'enfant est nu, très pâle. Chazal murmure quelques mots d'une voix brève : aussitôt l'enfant est tendu sur l'enclume, et, tandis que sa mère le saisit par le bras, une autre femme retient ses jambes et le forgeron de sa main gauche soutient la nuque.
Un effroyable rugissement tout coup fait trembler les vitres, en même temps le bras de Chazal se lève et s'abaisse; le marteau frappe l'enclume avec violence. Le corps de l'enfant est tout secoué par des frissons. Sur son visage défait ses yeux terrifiés s'ouvrent, et de grosses larmes coulent le long des joues de la mère. Un autre cri sauvage retentit, de nouveau le marteau retombe sur l'enclume, dont les vibrations métalliques font tressaillir un instant la forge. Le vieillard, environné d'étincelles, active toujours le brasier qu'il attise avec la pointe incandescente d'un fer. On eut dit qu'un grand vent de tempête passait et repassait sur nos têtes : c'était le bruit infernal du soufflet.
Chazal pousse un troisième rugissement plus effroyable encore. Cette fois le marteau retombant s'arrête net au-dessus du ventre du malade, puis doucement il vient frôler l'épiderme. Aussitôt, le soufflet infernal se tait, le brasier, recouvert de mâchefer, s'éteint.
L'enfant, épouvanté, est habillé à la hâte et emporté par les femmes. Le vieillard disparu, Chazal remet sa veste et s'en va. Stupéfait, je reste cloué sur place. J'ai de la peine me ressaisir. La scène inouïe, fantastique, à laquelle je viens d'assiter m'a troublé au plus profond de mon être."

Sources :

Ethnologia N°15, 1980. "Notes d'ethnologie charentaise" par Marc Leproux

L'Estampille No98, Juin 1978."Forgeron de village".

 

(1) raballe sorte de grand racloir de la dimension d'un râteau destin rassembler le grain battu sur l'aire .
(2) merrandier : fabricant de merrains, soit planches de bois dont on faisait les douves de tonneau.

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