Autour d'Ecuras. Journal d'Histoire locale, monuments, folklore.
Par Mme Fils Dumas-Delage. ISSN : 1153-0014. Tous droits réservés

No 9, Octobre 1991

- RECRUTEMENT MILITAIRE A ROUZEDE AU 18ème SIECLE -

 

Sous l'Ancien Régime, à la fin du 17ème s. et au 18ème s., le recrutement des soldats se faisait de deux manières: Soit par la désignation des miliciens, soit par le racolage des soldats de fortune. En 1688 Louvois établit le service de la milice. De plus en plus, le roturier est amené à combattre sur les champs de bataille royaux. Le service armé n'est plus seulement affaire de nobles accompagnés de leurs gens.

Le paysan redoute le service de milice. "Depuis qu'ils peuvent être appelés dans les armées du roi, nos paysans croient avoir une raison de plus de redouter les assemblées dominicales" écrit un subdélégué de Guyenne en 1750.

C'est en effet le dimanche, après la messe, que le recensement de tous les célibataires et des veufs sans enfants, dont la taille atteint au moins cinq pieds, est effectué par le syndic de la paroisse (sorte de maire), le marguillier, lesquels, avec l'aide de notables, sont qualifiés pour désigner les appelés. Ce mode de recrutement parait bientôt si arbitraire que, vers le milieu du 18ème s., on lui substituera le tirage au sort. Ce tirage au sort, présidé par l'agent de l'Intendant, est considéré dès lors comme plus impartial.
Mais ce nouveau système, qui subsistera jusqu'en 1789, continuera de susciter les critiques passionnées de l'opinion, tout autant que la résistance passive ou active des intéressés.

Le patriotisme populaire nous apparaît bien hésitant à travers les relations de plusieurs journaux du temps : amenés au chef-lieu par les syndics, les uns "furieux", les autres "abattus, les jeunes gens sont invités à tirer dans un chapeau le carré de papier, le "billet noir" qui va décider de leur destin. Celui auquel échoit ce 'billet noir" est soumis au service du roi pour une durée de six ans, et ses obligations militaires qui se bornent, le plus souvent, à ne faire que de brefs exercices à dates fixes dans un dépôt local. Cependant, le milicien se croit la victime d'une injustice qui lui rend sa malchance plus pénible.
Quant a l'autre système de recrutement concernant les soldats de fortune, il est assuré par des sergents recruteurs, véritables bateleurs de foires, qui ne reculent devant aucun expédient pour attirer des jeunes gens en mal d'aventure, souvent poussés par la précarité, la misère de leurs conditions de vie. Ces soldats de fortune se recrutent souvent les jours de fêtes, de foires, dans certains cabarets et tavernes, alléchés par des promesses mensongères.

Revenons au cas qui nous intéresse aujourd'hui et où il est question de la capture d'un milicien par le syndic de Rouzède. Cet exemple nous prouve, s'il en est besoin, que la solution légale du tirage au sort était, en fait, la source de toutes sortes d'abus arbitraires.

Le 14 janvier 1743, le juge de Paix de Montbron dresse un procès verbal à la demande de la femme du syndic de Rouzède : Jean de Laforest dit Gros Jean. La plaignante dénonce les faits suivants: son mari "faisant le service de sa charge de syndic de Rouzède pour prendre leur milicien" fut "violemment blessé à coups de couteau" quelques jours plus tôt; le syndic était "en danger de mourir" aux dires de sa femme. Celle-ci continue en précisant que son mari avait reçu "des ordres pour faire un milicien pour le premier février".

Le temps pressait et il nous semble évident qu'il n'y eut pas de tirage au sort pour trouver ce milicien nécessaire avant l'accidents car, d'après l'un des nombreux témoignages concernant cette affaire, le syndic aurait dit à un certain Jean Brissau "Je te constitue milicien de la part du roi" avant d'ajouter "mais qu'à cela ne tienne si tu nous aides à en prendre un autre, je te laisserai la carte blanche".

Au village de Champneuf vivait le beau-frère du syndic, Léonard Barrière, et notre syndic aux abois savait que le jeudi 10 janvier on énoisait (1) dans cette maison. Il se trouverait donc chez Léonard Barrière "beaucoup de garçons et autres personnes" parmi lesquels pourrait aisément être capturé un milicien.

Le syndic Gros Jean s'employa alors à mettre sur pied son expédition et l'affaire fut rondement menée. Il lui fallait des hommes, il en trouva. Il commença par se rendre chez ses voisins de Planchas. "En confidences il dit va Louis de Pouzoux, galocher de quarante cinq ans "qu'il avait ordre de faire immédiatement un milicien", à la suite de quoi le galocher accepta de l'aider "en qualité d'intime dudit syndic". Quatre autres voisins furent pressentis par Gros Jean et acceptèrent aussi de l'aider : Antoine Chabrier, vingt-sept ans, marchand; Pierre Dumas, cinquante ans, laboureur, Pierre Maurellet, trente-cinq ans, charpentier; Pierre Tramail, trente-quatre ans, laboureur à bras. Le syndic annonça à tous ses acolytes que "la chose pressait".

Les effectifs de la bande étant encore incomplets, ils se rendirent tous les six chez Léonard de Lambertie, adjoint du syndic, qui habitait au village de l'Age. Ils y furent rejoints par les autres adjoints du syndic dont certains demandèrent à leurs fils et à leurs fermiers de les accompagner. La troupe était alors au complet.

Par ce mois de janvier, à huit heures du soir, la nuit était tombée depuis longtemps, lorsque là petite troupe silencieuse commença d'investir les lieux. Tout d'abord, seul le syndic s'approcha de la maison de son beau-frère pour écouter à la porte. Il rejoignit rapidement le gros de son détachement improvisé pour annoncer : "J'ai vu et entendu des énoiseurs, nous y pourrons trouver quelque milicien". Tous alors encerclèrent la maison. L'un d'eux fut posté à une porte arrière, un autre à la porte de la grange, un autre encore à celle de l'étable. Toute fuite était maintenant impossible aux énoiseurs.

Le syndic et ses adjoints pénétrèrent alors dans la salle où l'on énoisait joyeusement, provoquant un effet de surprise brutale. L'assistance de cette veillée comptait de nombreux jeunes gens, en effet : René Peyraud, vingt-huit ans, Léonard Guéry, vingt-trois ans, les deux frères Vincent : Mathieu, dix-huit ans et Léonard, vingt-quatre ans; ces quatre jeunes gens habitaient le village de La Séguinie. Il y avait aussi les deux frères Brissaud et les trois frères Gascon. D'après un témoin, il y avait tant de monde que l'on ne pouvait se tourner".

Le syndic se jeta alors sur l'un des énoiseurs, Jean Brissaud, le saisit à bras le corps en lui disant "Nous te constituons, de par le roi, milicien de notre paroisse !". Jean Brissaud luttait avec le syndic en criant "Au secours !" quand son frère Antoine se leva en s'écriant "Mon frère, ne bouge pas de là, je vais à ton secours " attrapant en même temps un volant (2) pour en frapper Gros Jean le syndic. Léonard de Lambertie, l'adjoint, prévint son geste qui aurait pu être fatal au syndic et arracha l'arme des mains d'Antoine Brissaud. Il clama "Nous l'emmènerons malgré toi, et je ne veux point pour l'amour de toi m'exposer à des garnisons d'archers !"

C'est alors que d'autres énoiseurs entrèrent dans la mêlée; Antoine Brissaud et les trois frères Gascon se jetèrent sur le syndic, le jetant à terre et tentant de le terrasser. Gros Jean fut sorti de la mêlée par ses adjoints à l'issue d'une violente empoignade. A l'issue d'une rude bataille, le syndic et ses gens se retirèrent emmenant avec eux le malheureux Jean Brissaud, nouveau milicien capturé de force.

Parvenue à la fontaine du village, les membres de la troupe remarquèrent que "l'habit du syndic était ensanglanté du côté gauche du haut en bas". Répondant aux questions de ses acolytes, le syndic leur dit "Je suis blessé au bras et au cou; je n'ai pas senti le coup dans la chaleur de l'action".

Voici le résumé rapide d'une triste mésaventure qui fit l'objet de dépositions émanant de la femme du syndic de Rouzède ainsi que de nombreux témoins

Sources :

- Autrefois en Angoumois. M. Gabriel Delâge
- Archives Départementales de la Charente : Bl 1064 (2)

(1) Enoiser : casser la coquille des noix pour en extraire les cerneaux. Portés au moulin on en extraira l'huile de noix. Ces soirées d'énoisage étaient l'occasion de se rassembler nombreux, entre voisins et amis, pour une veillée animée et joyeuse.

(2) un volant : une sorte de faucille

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